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 Alexandre Moisescot

 Avant de faire ce film, qu’est-ce que la Générale représentait pour toi ?

 

Sébastien Jamain

 Je me souviens de la Générale à Belleville, rue du Général Lasalle, je revois des situations nocturnes, des pièces, un enchevêtrement d’espaces parfaitement énigmatiques, des lumières, tout semblait enveloppé dans une atmosphère à nulle autre pareil. C’était comme un endroit supplémentaire qui manquait à la ville. Un ami musicien y séjournait en qualité de résident. Il avait fui un appartement hors de prix envahi par les cafards. C’est là-bas qu’il a fini un album et fait des rencontres décisives. Je ne connaissais pas du tout l’aventure qui a mené une partie de la Générale de Belleville dans le 11ème, ce qui fait que lorsqu’on me parlait de la G. « nord-est » je croyais qu’on me parlait aussi de la G. relogée en banlieue ouest, ou j’ignorais tout de « l’autre équipe », j’ai compris très tardivement, seulement vers 2014, que ce grand espace avenue Parmentier, était la Générale.

 

AM

Comment ça s’est passé lorsque tu as mis les pieds à la « nouvelle Générale », celle du 14 avenue Parmentier ?

 

SJ

J’ai tout de suite été sollicité par Ismaël Jude pour filmer les premières représentations de sa pièce « La Petite et la Grande Distribution ». Au même moment, des employés de la Mairie venaient faire visiter le bâtiment à l’improviste aux équipes d’architectes ayant répondu à l’appel « Ré-inventer Paris ».

 

AM

Comment t’est venue l’idée de faire ce film ?

 

SJ

L‘idée du film est venue en rencontrant Éric Dumarché, architecte urbaniste, membre du collectif. On a simplement évoqué la possibilité que je développe un projet de réalisation autour de l’activité de La Générale.

 

AM  

Pourquoi ce film ? c’est à dire pourquoi un film sur la Générale ?

 

SJ

Au moment de cette rencontre avec Éric, le destin de la Générale semblait scellé. Le bâtiment était promis à une vente et une destruction imminente. L’association prévoyait de partir du 14 avenue parlementer dès mars-avril 2017. Le projet initial consistait donc à suivre les derniers moments de la Générale au 14 Avenue Parmentier avant changement d’établissement.

 

AM

Pourquoi ce titre : Refaire Surface ?

 

SJ

C’est un titre qui a surgit au moment de poursuivre le travail avec toi. Ce qui m’a semblé très pertinent, au-delà de la dimension métaphorique qui renvoie à l’imaginaire lié aux sous-marins et autres submersibles, que nous apprécions beaucoup l’un et l’autre, c’est la notion-même de surface. Elle renvoie ici implicitement à la notion de forme. Une des missions de la Générale est de promouvoir des espaces de travail où la question de la création artistique est centrale. Pour rendre possible la création de formes, les questions des supports et des surfaces sont continuellement sollicitées, à reprendre et à ré-inventer. Et plus simplement, le nombre d’heures de rushes accumulés est tellement important, inutile de te dire qu’à l’heure qu’il est (14h26), j’ai légèrement le sentiment d’être en train de me noyer.

 

AM

Cette forme, cet objet-film, qu’est-ce que c’est ?

Comment le qualifierais-tu ?

Est-ce que c’est un documentaire ?

Est-ce que c’est autre chose ?

 

SJ

J’ai très envie de faire semblant de te répondre et de louvoyer plus ou moins… Je dirais que mon travail s’associe à ce qu’on a l’habitude de nommer essai-documentaire, il s’agit de travailler un matériau documentaire pour lui donner une forme qui se libère du souci d’objectivité et qui désire devenir autre chose que le simple compte-rendu d’une situation observée. Il s’agirait plutôt de partager une situation vécue, c’est-à-dire un espace de réflexion, de pensée et d’expérimentation.

 

AM

Au départ, il y a plus de deux ans, qu’est-ce que tu avais en tête ? Comment cela a t-il évolué ?

 

SJ

Autant que possible, je pense que j’ai fait exactement ce que j’avais envisagé de faire, à savoir vivre une expérience à la Générale non pas comme si j’étais documentariste, mais comme quelqu’un qui prend part au quotidien à la vie de l’association, la vie quotidienne dans les lieux. J’ai voulu vivre les choses en immersion (comme disent certains anthropologues) et m’affranchir de cette place d’observateur extérieur qui chosifie ce qu’il observe à travers ses intentions. Cette décision m’a conduit à m’improviser comme une sorte d’ouvrier audiovisuel qui filme l’activité d’un lieu en continu, chaque jour, sinon plusieurs fois par semaine, sans savoir trop à l’avance ce qui l’attend. Ce qui a changé au fil du temps, c’est le souci de faire évoluer ma manière de filmer et d’essayer de prendre en compte ce qui me semblait insaisissable sans jamais cesser de m’étonner du simple fait d’être là.

 

AM

Est-ce que tu t’es donné une limite en commençant le film ?  T’es-tu donné un format ?

 

SJ

En rêvant le film au départ, je ne me suis pas posé de contrainte de durée. Par contre, j’étais sûr d’une chose, la fin du film aurait montré le déménagement de la Générale ailleurs dans Paris. Je me trompais !  Je suis toujours dans la Générale à l’heure qu’il est (14h29). Aucune nouvelle date de déménagement n’est fixée. J’éprouve pourtant aujourd’hui la nécessité de terminer ce film qui semble sans fin ! Sa durée et sa conclusion restant à découvrir !

 

AM

Il n’est aujourd’hui plus question d’une expulsion imminente, la situation s’est transformée.

Est-ce que ça a changé quelque chose pour toi ?

 

SJ

Je dirais : pas nécessairement… Mais ça change la manière d’envisager la réalisation du film : ce nouveau sursis au 14 avenue Parmentier a permis à la Générale de s‘améliorer, d’aller mieux au même endroit. Ce qui m’amène à penser la construction du film d’une manière différente. Il s’agit de prendre acte des améliorations au cœur d’une grande incertitude concernant le futur.

 

AM

Concrètement, comment est-ce que tu as procédé pour le tournage ?

Est-ce que c’est un processus homogène ? Est-ce que c’est mouvant ?

Est-ce que tu as travaillé seul ? Avec quels moyens ?

 

SJ

Le tournage s’est fait avec les moyens du bord, un matériel plutôt fragile, des appareils-photo numériques pour tourner autant que possible, le plus simplement possible. L’image, les prises de sons ont été réalisées en l’absence d’une équipe, la plupart du temps en solitaire.

 

AM

Et le montage ? Tu as des centaines d’heures de rushes.

Comment est-ce que tu l’envisages ? Est-ce que tu as déjà commencé ?

 

SJ

C’est assez simple, enfin pas si simple, le montage du film sera déterminé par un certain nombre d’expériences de tournage parmi les plus heureuses que j’ai pu faire, en particulier celles qui correspondent à la volonté de centrer l’énergie du film sur le désir de création à l’œuvre à La Générale. Pour moi, ce qui compte dans la construction et le montage du film, c’est de pouvoir traverser plusieurs situations qui, d’après moi, sont emblématiques du désir de création que j’évoque, donc de montrer des situations ou il y a des musiciens, des comédiens, des intellectuels qui exposent quelque chose à la Générale. Pour moi, le grand enjeu sera de trouver des passerelles entre des situations qui s’ignorent entre elles et qui pourtant constituent le réel même de la Générale.

 

AM

Est-ce que tu considères ton film comme un exercice de portrait ?

Non pas parce qu’il serait composé de plusieurs portraits,

mais parce qu’il est lui-même le portrait d’un lieu ou d’une association.

 

SJ

Dans la mesure où le tournage n’est pas terminé et que le montage ne fait que commencer, l’un des défis à relever consiste à échapper à une forme qui serait celle de la galerie de portraits et réussir à trouver une intensité, celle qui ferait sentir que la Générale n’est pas susceptible d’être présentée en vertu de je ne sais quelle logique de personnification. Des noms et des visages dont on pourrait dire : « La Générale, ce sont eux », ça n’aurait aucun sens. Ce qui fait la singularité de la G, de son projet, c’est d’aller toujours au-delà de la représentativité et donc de la figurabilité avec ce qu’elle charrie de plus conventionnel. Si Refaire Surface dessine des portraits, leur fonction sera de faire advenir un portrait supplémentaire, un portrait en creux.

 

AM

Est-ce que tu considères que tu fais un film sur un lieu ?

 

SJ

Oui, absolument, je considère que je fais un film sur un lieu mais surtout l’examen minutieux et le plus attentif possible d’un avoir-lieu.

 

AM

Est-ce qu’il y a dans ce projet des réminiscences de ton travail précédent ?

 

SJ

Ce film s’inscrit parfaitement dans la continuité de ce que je fais depuis un certain nombre d’années maintenant : filmer des situations qui concernent des collectifs ou réaliser des films qui montrent des personnes portant des projets artistiques avec elles ; je fais ça depuis une quinzaine d’années.

 

AM

D’emblée, tu es entré en résidence sur un long terme.

Comment tu as vécu le fait d’être résident à La Générale ?

 

SJ

Ça s’est passé d’une façon somme toute normale, j’ai essayé de me faire accepter par le collectif et de rendre ma présence la moins intrusive possible, de faire avec les moyens du bord, modestement. Ce qui m’allait très bien. J’ai réussi à contribuer à faire exister la Générale depuis ma pratique. C’est ce qui m’a permis de continuer, de persévérer. Je ne me sentais pas toujours à l’aise, loin de là !

 

 

AM

T’es-tu senti libre de filmer tout et tout le monde ?

 

SJ

Même dans des situations de tournage idylliques, je n’ai jamais éprouvé cette impression auparavant. Ici, ce que je n’ai pas pu ou pas voulu filmer compte autant que ce qui l’a été. Ce sont des points de repère qui influencent la composition du film. Cela fait partie de la marge d’indéterminé, essentielle dans la réalisation d’un film.

 

AM

Est ce que tu considères Refaire Surface comme un film d’époque ?

Y a t-il une urgence particulière à faire ce film aujourd’hui ?

 

SJ

Le film sera intempestif. Ce qu’il va montrer, la manière dont il va être composé ne correspond en rien à ce qui caractérise l’époque aujourd’hui. Il s’agit, pour moi, d’être capable d’affirmer jusqu’au bout qu’il s’agit plutôt d’un film tourné vers l’avenir. Refaire Surface, au premier abord n’aura en rien l’air d’être un film futuriste ! c’est pourtant un film d’avenir qui tente de trouver son propre centre de gravité, sans se laisser dicter sa forme par ce qui est immédiatement significatif dans la vie de la Générale. Le film correspond à une réalité qu’il est urgent de regarder en face. L’enjeu principal est d’affirmer une vision.

 

 

AM

Tu m’as dit qu’il y avait une dimension politique dans ce film, notamment parce que la G est une entité politique et militante : sa place particulière dans la ville, le fait que ce soit un lieu ouvert, que les représentations y sont gratuites, qu’elle accueille beaucoup de collectifs.

Est-ce que tu peux nous en parler ?

 

SJ

Ce qui est important et vraiment politique, c’est qu’elle rend possible des rendez-vous réguliers : qui de collectifs de sans-papiers, qui de féministes qui de luttes environnementales, sans pour autant s’approprier la raison d’être de ses luttes, sans pour autant y plaquer un contenu idéologique qui lui servirait de vecteur promotionnel. C’est un lieu politique qui rend la parole et les rencontre politiques possibles. Ce qui fait qui pour moi la Générale est un lieu politique, c’est qu’elle sait faire en sorte de dépasser le « folklore gauchiste » censé la caractériser, pour accueillir et rendre possible des rencontres et des rassemblements ou la parole politique des personnes différentes peut s’exercer.

 

AM

Tu disais que t’avais envie que ce film puisse servir, entre autres, à donner envie aux gens d’ouvrir des lieux comme celui-là en Europe et dans le monde. Est- ce que c’est un enjeu ?

 

SJ 

Oui et non. J’ai l’impression que c’est louable. J’ai envie d’inscrire cet élément dans le film mais à mon avis à part dire « oui c’est intéressant de s’inspirer de cette expérience ou de faire quelque de comparable », autant je pense que la raison d’être de mon film ne peut se réduire à ce genre d’intention

 

AM

Il y a des séquences de réunion qui sont présentes dans le film.

Comment tu t’y es pris pour les filmer ?

 

SJ

Est-ce que j’ai pu filmer les logiques de réunion et de discussion comme je le voulais ? Ca non, parce que ce n’est jamais des conditions favorables à une réalisation satisfaisante, mais je l’ai fait parce que, aussi peu cinématographique ce genre de situation est-elle, autant il y a quelque chose d’inévitable qui doit être interrogé parce que c’est le nerf rituel qui fait exister une association ou une organisation, il faut prendre le risque de devenir affreusement ennuyeux. Il s’agissait de faire quelque chose dans un objectif d’archivage à servir de point de mémoire. J’ai d’abord filmé des réunions parce que le premier geste de réalisation qui a dicté ma manière d’envisager un film à la Générale ne concernait pas le film en tant que tel mais le projet de constituer un stock d’archives audiovisuelles destiné à devenir la mémoire et le bien de la G elle-même.

 

AM

Je voudrais te donner deux mots : MUSIQUE et MUSICALITÉ.

 

SJ

Elle reste à trouver. Exactement comme si j’avais un groupe et que j’avais écrit des chansons : trouver un son, une manière de produire l’enregistrement. J’ai été amené à rencontrer et découvrir un certain nombre de musiciens et de styles de musique très différentes les unes des autres. Ca a une influence que je veux assumer jusqu’au bout pour choisir ce qu’on va entendre dans le film, mais ce ne sera pas une musique d’accompagnement, pas une musique qui va thématiser les intensités affectives. Ce sera une manière de défendre la vision propre au film et de « trouver un son », comme on dit.

 

 

AM

En fait, tu as tourné avec plusieurs appareils, avec plusieurs équipes. Tu as filmé de tas de choses différentes de l’ordre du documentaire, de la captation, de l’essai, de l’entretien, de la mise-en-scène. Est- ce qu’on peut parler d’un film hybride ?

 

SJ

On est en 2018, il faut absolument travailler et assumer la nature définitivement hybride des images enregistrées du fait du « tout numérique ». Assumer qu’il n’y a plus une manière univoque d’envisager les images en fonction d’un écran de cinéma et qu’il y a autre chose à l’œuvre. Plutôt que de s’en féliciter ou de s’en désoler, l’important c’est de faire avec.

 

AM

Est-ce que tu imagines déjà une forme ? Est-ce que tu penses à d’autres films qui pourrait servir de repère ou d’echo ?

 

SJ

Dans l’exacte mesure où j’ai envie d’être en capacité de surprise ou de découverte jusqu’au dernier moment du mixage du film, j’ai envie d’avoir la prétention de dire qu’il ne ressemblera à aucun autre film réalisé, unique en son jour : un prototype.

 

AM

Et donc, la forme ?

 

SJ

La forme, elle reste à trouver, elle ne pré-existe pas à la touche ultime de sa réalisation.

 

AM

Qu’est-ce que l’Opération Nautilus ?

 

SJ

L’Opération Nautilus consiste à rendre possible la présentation des activités du Bureau 1 de la Générale (station de montage) en les rendant publiques et interactives. Je veux organiser une résidence où nous serons en situation de montage avec des machines fonctionnelles et une dizaine de vidéos projecteurs, pour faire - en public donc - du montage en direct ; le tout étant filmé afin que ces images puissent être reprises dans Refaire Surface. C’est aussi l’occasion de montrer une partie des rushes qui ne seront pas retenus dans le film.

 

AM

Nous sommes le 22 mars 2018. Où est ce que tu en es à l’heure actuelle ?

 

SJ

Je suis dans une situation où aucun choix n’est regrettable. J’ai l’impression d’être sur la bonne voie pour réaliser un film intéressant. Je n’ai fermé aucune porte. Tout me semble ouvert. Je me réserve un droit la surprise jusqu’à la fin de la réalisation du film.

 

AM

A qui tu destines le film ?

 

SJ

Je crois qu’il est destiné à un public composé de personnes qui sentent avec certitude que la manière dont les choses évoluent politiquement et socialement invite à se transformer pour que l’existence recommence à être vivable. Le film sera destiné à des personnes qui éprouvent la nécessité de cesser de subir l’immense fatigue que les rapports sociaux semblent nous imposer.

 

AM

Merci Seb.

 

SJ

Merci à toi.

 

AM

On va boire un café ?

 

SJ

Ca enregistre toujours ?

 

AM

Evidemment.